mardi 10 juin 2008

Black is black ...

J’y ai pensé toute la semaine. Ce n’était pas de l’appréhension, plutôt de la curiosité. Comment peut-on dîner dans un restaurant plongé dans le noir ? Comment peut-on être aveugle ou fortement malvoyant et être serveur ? Depuis que des amis m’avaient proposé de me joindre à eux pour tester le restaurant O.Noir, les interrogations se succédaient dans ma tête.

Le concept n’est pas nouveau, ni à Montréal ni ailleurs. C’est fin 2006 que Moe Alameddine ouvre le premier restaurant de ce genre au Canada. New York, Los Angeles, Paris, Londres, Moscou ont déjà le leur.

L’idée vient d’Europe, Jorge Spielmann, un pasteur aveugle de Zurich qui avait l’habitude de bander les yeux de ses invités chez lui, afin qu’ils puissent partager son expérience culinaire, ouvre en 1999 son restaurant, Blindekuh (« vache aveugle », en allemand). Le projet vise à faire découvrir aux voyants le monde des non-voyants, le temps d’un repas. Plus concrètement, il assure également des emplois aux personnes aveugles.

La population malvoyante connaît en effet un taux de chômage avoisinant les 70%.

Pour calmer mon esprit je fais quelques recherches. J’explore le menu en ligne et découvre les avis de ceux qui ont déjà testé ce genre d’endroit.

A Paris, les commentaires sont mitigés. Même si l’on souligne indéniablement l’expérience humaine intéressante, je me rends compte que la qualité, tant sur l’ambiance qu’au niveau gastronomique, n’est pas toujours au rendez-vous. Mince ! Je pars avec un a priori, le concept original relègue sur d’autres plans, plus lointains, le raffinement.

C’est le jour-J. 21h, pas de retards acceptés, pour des raisons évidentes d’organisation. Premier détail qui me fait sourire, la façade de l’établissement est blanche. Amusant pour un endroit qui s’appelle O.Noir. Rien n’est visible à l’intérieur, les vitrines sont rendues opaques par de lourds rideaux de velours noir. Un bar succède à une petite entrée suivant le principe de tout le restaurant afin de garantir une obscurité totale.

Délestés de tout objet susceptible d’émettre la moindre lueur (briquet, montre, téléphone portable …) nous parcourons la carte. Pour ceux qui veulent pousser l’expérience jusqu’au bout, les plus téméraires, des plats surprises sont proposés.

L’hôtesse nous présente alors à notre serveur, Raymond. En file indienne, la main gauche posée sur l’épaule gauche de celui qui nous précède nous suivons Raymond. Passage d’une première porte. « Attention, une porte à votre droite », Raymond est désormais notre seul guide. Il faut s’en remettre à sa connaissance du lieu.

La deuxième porte refermée sur nos pas, nous sommes dans la salle de restaurant. Enfin, il me semble. A partir de ce moment tout n’est que supposition, je dois faire confiance à mes quatre autre sens pour me guider. Répondront-ils présents à mon appel silencieux ?

Silencieux le restaurant ne l’est pas. Comme ils perdent toute notion de distance et d’espace les gens ont tendance à parler plus fort qu’à l’accoutumée. Les conversations des voisins feront donc partie de mon repas.

Une fois placés autour de la table c’est le silence dans notre groupe, chacun est trop occupé à évaluer ce qui l’entoure pour parler. Raymond nous guide toujours : « Devant vous un napperon, sur ce napperon votre serviette et vos couverts, deux fourchettes et un couteau. A 10h, une petite assiette avec du beurre ».

Je juge la table ovale mais elle pourrait très bien ne former qu’une avec celle des gens d’à côté. L’arrivée de boissons renforce le challenge. Raymond nous apporte aussi du pain. Chaud, l’odeur qui s’en dégage me met l’eau à la bouche. Jamais pain n’a été autant apprécié dans un restaurant. Jamais il n’a été aussi difficile à beurrer non plus …

Les entrées arrivent, ponctuées des « attention » que se lancent les serveurs les uns aux autres pour éviter les collisions. J’ai beau savoir ce que j’ai commandé (des champignons portobello), impossible de se repérer dans l’assiette. Quelle quantité ? Sous quelle forme ?

Un instant l’idée d’explorer mon assiette avec les doigts traverse mon esprit. Trop facile. C’est donc ma fourchette qui parcoure méthodiquement l’assiette. Une fois le terrain balisé, je tente laborieusement de porter quelque chose à ma bouche. Première bouchée trop grande. Deuxième quasi-inexistante. De guerre lasse, j’opte pour le champignon planté en entier sur la fourchette, obstinée que je suis à ne pas utiliser mes doigts. Ma résolution ne fera pas long feu, pour ne pas en laisser une miette, je DOIS savoir ce qu’il reste exactement. L’homme est faible …

Ainsi se succède le repas. Nous n’avons peur de rien, ni de trinquer ni de faire goûter nos plats aux voisins.

Mon palais n’a pas réussi à décrypter tous les composants du plat principal. « C’est rond, ferme, légèrement sucré … oui, mais qu’est-ce que c’est ? ». Je penche pour du navet mais rien n’est moins sûr. Les plus déconcertés sont toutefois les courageux aux plats surprises. Du poulet, du veau, du porc ? Pas de doute, nos papilles ne sont pas encore assez entraînées.

Que retenir de l’expérience ? C’est drôle et ludique. C’est déboussolant. C’est une prise de conscience, deux petites heures dans la peau de quelqu’un qui ne voit pas et pour qui la lumière ne se rallumera pas. C’est socialement responsable, puisque, en plus d’encourager l’emploi des personnes avec une déficience visuelle, O.Noir remet 5 % de ses bénéfices à des associations locales qui soutiennent les personnes aveugles ou ayant une déficience visuelle de tous âges.

De là à dire que « C’est meilleur dans le noir », selon le slogan du restaurant ou encore un « festin pour les sens » comme je l’ai entendu, il y a une marge. La surprise ne vient pas de la cuisine mais du contexte. Traditionnelle et acceptable, la cuisine n’est pas exceptionnelle. Elle ne joue pas assez sur les textures et les saveurs pour nous surprendre.

Quant à l’expérience humaine, les serveurs sont très aimables et font bien leur travail mais qu’ils nous fassent partager leur ressenti et leurs astuces serait, à mon avis, un plus enrichissant.


Restaurant O. Noir

www.onoir.com

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