Lundi cela faisait 62 années que le monde s'était rendu compte jusqu'à quel point l'Homme pouvait aller dans l'absurde : inventer un moyen de se détruire à grande échelle pour mieux survivre et rétablir, voire préserver, la paix. Rappelons les faits pour ceux qui auraient un doute. Le 6 août 1945, les Etats-Unis, pour "hâter" la fin d'une guerre qui n'avait que trop duré, lâchaient dans le ciel d'Hiroshima "little boy", leur bombe atomique, faisant 75 000 morts. Les survivants s'en tirèrent avec des lésions diverses et surtout une variété effrayante de pathologies par la suite, devenant ainsi des hibakusha (ひばくしゃ) et de fervents défenseurs de la paix et de la non prolifération des armes atomiques.
Je me suis souvent interrogée (bien plus après chacun de mes passages au Japon, à dire vrai) sur le sentiment des japonais face à ces bombardements américains. Comment les ont-ils pris et existe-t-il un ressentiment envers les américains?
Apparemment il existait, à l'époque, deux factions quant à la capitulation du Japon en 1945 : le pouvoir civil, réticent à l'idée d'une continuation de la guerre et l'Empereur aux ordres duquel obéissaient les militaires. D'après certains historiens japonais, les dirigeants civils partisans de la capitulation on vu comme une sorte de délivrance les bombardements atomiques puisqu'ils obligeaient l'Empereur à signer la paix. Koichi Kido, un des proches conseillers de l'empereur, déclara même "Nous, les partisans de la paix, fûmes aidés par la bombe atomique dans notre quête pour l'arrêt de la guerre". Hisatsune Sakomizu, le secrétaire en chef du cabinet en 1945, décrivit les bombardements comme "une occasion en or venue du ciel qui permet au Japon de cesser la guerre". Cependant des voix se sont élevées, que ce soit au Japon, aux Etats-Unis ou ailleurs dans le Monde et des critiques pensent que les États-Unis avaient d'autres motivations pour les bombardements que la fin de la guerre et que, dés lors, les explosions atomiques n'étaient pas nécessaires et auraient pu être évitées et remplacées par d'autres moyens. En effet, il est courant d'entendre que le pouvoir américain devait justifier les deux milliards de dollars investis dans le projet Manhattan, tester d'autres bombes et laver l'affront de Pearl Harbor. De plus, il n'y a eu aucun tract prévenant le Japon d'un lâcher de bombe imminent sur Hiroshima. Des tracts ont seulement été lâchés le 8 août mais seulement le 10 sur Nagasaki.
En fin de compte je n'ai toujours pas réussi à savoir s'il existait un ressentiment envers les américains pour cette raison ou pas. Il est d'autant plus difficile que je ne parle que peu japonais et que les gens que je connais appartiennent à la nouvelle génération qui a tendance à se désintéresser de cette partie de l'histoire. De plus, la génération qui a subi la guerre n'est plus la génération dominante, elle n'a plus le même pouvoir et la même influence, sans compter qu'elle s'éteint plus ou moins lentement. Steven Okazaki, le réalisateur américano-japonais, démontre dans son dernier film White light/Black rain, qu'un certain cocon s'est formé autour de la nouvelle génération. Il interprète cela comme un mouvement de dénie du passé, on pourrait sans doute plutôt parler de désintéressement. Le film débute avec l'interview de jeunes dans le paradis des adolescents à Harajuku, Takeshita's dori. Aucun n'a pu dire ce qui s'était passé le 6 août 1945. Dans un autre sondage effectué à Nagasaki, seulement 30% des jeunes interrogés ont pu dire à quelle date la ville avait été bombardée.
En ce qui est de savoir si les bombes étaient nécessaires ou pas, le ministre de la Défense, Fumio Kyuma a émis il y a quelques semaines un avis qui a soulevé la polémique et qui a sans doute porté un coup à sa côte de popularité : rien ne pouvait éviter le largage des deux bombes atomiques.
Dans son interview pour Japan Times, Steven L. Leeper, un activiste pacifiste émet des hypothèses quant aux paroles du ministre. "Shoganai" pourrait vouloir dire pour le ministre que les bombes ont accéléré le processus de paix en mettant un terme à la guerre ou bien qu'il s'agit d'un événement compréhensible de l'histoire et non d'une erreur ou d'une tragédie particulière.
Le jour-j, lundi, à 8h15, heure de l'explosion en 1945, deux bonnes centaines de personnes manifestaient dans la ville d'Hiroshima pour la paix et contre l'arme nucléaire, allongés au sol, mimant symboliquement l'événement macabre survenu il y a 62 ans. Eiji Jo, un participant de 66 ans, déclarait vouloir méditer sur le passé : "Je veux méditer sur le fait que nous bénéficions actuellement de la paix grâce à beaucoup de sacrifices par le passé. " Pour Ichiro Moritaki, un survivant de la bombe, la conclusion qui s'impose est la suivante : l'usage de la bombe nucléaire par les Américains à ce moment a marqué la fin de ce qu'il nomme "la civilisation du pouvoir" et le début de la "civilisation de l'amour" (Mainichi).
Le premier ministre Shinzo Abe a conclu la cérémonie en affirmant sa volonté de voir le Japon devenir l'initiateur du projet d'abolition des armes nucléaires. Le Japon et certains de ces habitants sont en effet devenus des portes paroles et des acteurs incontournables dans la poursuite de ce but même si l'apogée de la culture et du mouvement anti-guerre et anti-bombe atomique se situe dans les années 70 et 80 (Steven L. Leeper, Japan Times).

3 commentaires:
Article très instructif, ça fait très professionnel je dois dire (malgré qqs coquilles...wait a second..ça fait très professionnel donc :D)!
J'ai suivi de loin (orcades ^^) la polémique au japon qui a fait rage récemment à ce sujet. Je sais pas si c'est celui que tu as mentionné mais il avait déclaré que les bombes avaient été nécessaires et il a du démissionner (le tien non apparemment).
Bref, sans parler de taboo, ça reste une cicatrice pas forcément analysable, ça ne s'est jamais reproduit, et c'est du coup assez unique. Enfin, a part si on peut interviewer des crabes de Mururoa...
Merci pour toutes ces informations!!
Mehdi
PS : le titre me semble bien approprié :)
thanxx :D
Oui c'est le même ministre de la Défense, Fumio Kyuma ...
Je dois dire que tu as été très rapide sur la réponse, tu l'attendais tant que ça ? ^^ Il faut dire que je t'ai laissé languir, depuis le temps que je suis dessus :p
Oui je l'attendais :D et j'ai aussi eu de la chance de tomber dessus dès qu'il a été publié, ou presque!!
Publier un commentaire